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Araire (sur fond statue de Vercingétorix Alésia)

 

Les études podologiques et en archéologie « agraire » (archéo agronomie) montrent que les peuples celtes, notamment gaulois pratiquaient comme méthode culturale la jachère herbeuse, labourée avec rotation biennale, voire triennale sur la partie plus septentrionale de la Gaule.

Il parait logique qu’une telle pratique sur des surfaces cultivées importantes ne peut aboutir que si la société qui la met en œuvre est en état de produire des instruments de travail du sol capables de détruire aisément le tapis herbacé et racinaire de la jachère, soit un instrument attelé du type charrue, ou araire améliorée pour le moins.

Cette morpho dynamique de l’instrument agraire est aussi révélatrice d’un mode opératoire technique où la division du travail et l'organisation sociale ont atteint un certain niveau culturel.

Quel type d’outil de labour utilisaient les gaulois ?

Aucune iconographie ou autres représentations de toute l’humanité n’attestent la présence de la charrue sur roues en Occident avant le Moyen-Age. Au mieux les archéologues concèdent une apparition vers le Vème siècle de notre ère.

Alors comment procédaient les agriculteurs gaulois pour retourner la terre des jachères dont les rendements de production généraient une économie agricole excédentaire puisqu’ils nourrissaient à la fois l’ensemble de la population, les animaux domestiques et l’armée romaine d’occupation tout en exportant les surplus vers l’empire romain. Les gaulois étaient-ils un peuple plus ingénieux que les autres civilisations antiques où l’aubaine de vivre sur le croissant fertile occidental du continent incitait à développer sciences, techniques et vie sociale avancés ; l’un expliquant probablement l’autre, les déterminismes ethnologiques sont parfois complexes.

Les traces archéologiques des labours gaulois qui sont parvenus jusqu’à nous (1) montrent des raies dissymétriques régulières et continues, certes sur des parcellaires dont la consistance du sol pouvait être facilement soumises à un tel labour avec une araire sans trop d’effort. Néanmoins la conception agronomique avec ses résultats de production étaient déjà bien présente et n’avait aucune raison objective à ne pas être transposée sur d’autres sols avec une technique adaptée.

A défaut d’attester de façon formelle l’utilisation de la charrue sur roues à l’époque celtique, trois indices sérieux, laissent supposer que les gaulois maitrisaient l’emploi d’un instrument proche de la charrue sur roues, ou du moins, pouvaient en être les précurseurs du concept.

Recherches archéologiques

André Marbach (2) qui après les avoir étudié, avec minutie et technicité, dresse une liste exhaustive des vestiges instrumentaux de labour en Gaule (3) conclue sa contribution à : « La représentation des outils et les instruments aratoires. Les araires tourne-oreille à l’époque gallo-romaine et le travail du sol » (4) par :« Il semble donc qu’il existait dès le IIe siècle des instruments aratoires capables de réaliser de façon courante, dans cette partie de la Gaule, un travail dissymétrique qui effectuait un certain retournement du sol. Le niveau de l’agriculture en Gaule Belgique pourrait être vraisemblablement plus élevé que ce qui est admis généralement et, dans certains cas, assez voisin de celui du Moyen Âge. ».

Pline l’Ancien

Un passage de « l’Histoire Naturelle » de Pline l’Ancien (23 à 79), mentionne explicitement sur l’araire gauloise la présence d’un coutre, de roues et « un soc large qui renverse les gazons », ce qui s’applique assez bien au versoir (5).

 

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Araire avec roues et coudre telle que Pline l'Ancien l'aurait rencontrée

Etymologie

Pour François Sigaud (6), le mot « charrue » vient du bas-latin carruca, qui comporte la notion d’un avant-train à roues. C’est un mot qui appartient aux dialectes septentrionaux de la France, les dialectes méridionaux employant plutôt un dérivé du latin classique aratrum, comme le provençal araïre. Au XIXe siècle, le mot araire est passé dans le vocabulaire des agronomes pour désigner les charrues sans avant-train.

Conclusion

Ces trois références théoriques montrent bien que le concept de charrue sur roue est né chez les gaulois juste après la conquête romaine. Après avoir observé la moissonneuse gauloise (dénommée Vallus par Pline l’Ancien) dont l’efficacité du fonctionnement est attesté au moins deux siècles avant la conquête, on peut tout à fait concevoir, par projection intellectuelle, qu’une réflexion technique sur l’évolution de l’araire en charrue sur roues pour un labour dissymétrique avec retournement complet de la terre pouvait être en gestation chez les « ingénieurs » de l’époque, notamment les druides et aurait été ralenti dans son développement par les troubles liés à la conquête.

A ce jour tout laisse penser que les gaulois étaient le peuple le plus avancé de toute l’humanité pour le passage de l’araire à la charrue qui, d’un point de vue développement agronomique, fut une évolution mécanique d’une importance telle que pour la supplanter vingt siècles plus tard la seule innovation est l’intervention génétique sur plantes, qui encore ne dispensent pas pour autant du labour.

(1) : contributions de l’archéologie et de la science du sol à l’histoire des pratiques par Pierre Poupet (Pédologue et archéologue, ingénieur de recherche CNRS, UMR 5140, Montpellier) et Romana Harfouche (Archéologue des paysages ruraux, chercheuse associée UMR 5608 CNRS, Toulouse). In : Actes du colloque Techniques de travail de la terre, hier et aujourd’hui, ici et là-bas ©Éditions du Centre d’histoire du travail, 2007   ISBN 978-2-912228-17-8 Centre d’histoire du travail 2 bis, boulevard Léon-Bureau, 44200 Nantes, France Tél. 02.40.08.22.04

 

(2) : Post-doctorant au Centre régional universitaire lorrain d’histoire Paul-Verlaine de Metz

(3) : Revue Archéologique du Centre de la France « Essai de classement typo-technologique des araires à partir des pièces métalliques découvertes en Gaule romaine en vue de leur reconstitution », Revue archéologique du Centre de la France, Tome 45-46 | 2006-2007, mis en ligne le 08 avril 2008. URL : http://racf.revues.org/734

(4) : ibid (1)

(5) : « Non pridem inventum in Rhaetiâ Galliae ut duas adderent alii rotulas quod genus vocant plaumorati » : il n’y a pas longtemps en Rhetie Gauloise (Alpes) on a ajouté deux petites roues aux charrues prenant le nom de plaumorati

(6) : Les mots de l'agronomie. Ouvrage collectif sur le vocabulaire et les concepts utilisés en agronomie francophone.
http://mots agronomie.inra.fr/motsagronomie.fr/index.php/Charrue,_historique_et_fonction

 

Glossaire

La houe se rapproche plus de la pioche que de la binette. La pièce de travail, pièce métallique, est aplatie sous forme d'une lame qui peut être pleine ou à dents.

L’Araire est l'ancêtre de la charrue, ce nom vient du latin « arāre » (infinitif présent du verbe « arō », labourer). L'italien « arare » et l'espagnol « arar », signifiant labourer, ont la même racine. D'où les patronymes et les toponymes dans les langues latines.

L’araire (de l'occitan, issu du latin aratrum) est un instrument aratoire à bâti symétrique sans versoir et muni d'un soc pointu (ou conique) qui fend la terre sans la retourner

L’araire au départ était constitué d’une seule pièce de bois, il évolua et finit par avoir jusqu'à cinq pièces.

Le plus souvent en bois, l'araire se compose de trois parties essentielles :

Le mancheron, tenu par la main du laboureur, permet de guider l'araire.

Le sep (souvent appelé dental), pièce centrale dont la pointe est coiffée du soc qui entre en contact avec la terre.

Le socterme est issu du gaulois *succo, porc, groin de porc. Cela désigne donc métaphoriquement « l'instrument qui fouine la terre comme le groin d'un cochon ». On retrouve la même chose en vieil irlandais où socc signifie « groin » et « soc de charrue », alors que le brittonique *succo-, identique au gaulois, a donné le gallois hwch, le cornique hoch et le breton hoc'h2 (le h initial s'expliquant par le passage de [s] à [h] en brittonique).

À noter que le français est la seule langue romane qui possède ce terme d'origine celtique, qui est un indice supplémentaire (avec les nombreuses découvertes archéologiques) sur le caractère indigène d'une agriculture gauloise performante.

L’âge (haie ou flèche selon les régions), pièce généralement courbe, prolongé en avant par le timon et fixé en arrière au talon du sep, qui relie l'araire au brancard ou au joug auquel sont attelées les bêtes de trait.

La charrueChar gaulois Carruca du gaulois latinisé carrus

Le bâti est constitué par l'age, pièce longitudinale horizontale qui supporte les autres pièces, dont les étançons, fixés perpendiculairement à l'age et auxquels sont fixées les pièces travaillantes

Le corps de labour est composé du soc, prolongé du versoir, et du coutre.

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Soc de type celtique à douille en prolongement du cep

 Résumé

Ces deux instruments aratoires ont coexisté au fil des siècles depuis le début de notre ère, chacun ayant ses propres spécificités. Dans l'araire, tous les éléments sont symétriques par rapport à l'axe de l’âge et à la ligne de travail. L'araire effectue un travail en surface, rejetant sur les deux côtés la terre émiettée et déplacée par le soc. La charrue est pour sa part un instrument aux éléments dissymétriques : les pièces travaillantes sont situées sur le même côté de l’âge. Avec la charrue, la terre est travaillée en profondeur, mais rejetée d'un seul côté. L'araire est l'instrument typique de l'assolement biennal, adapté aux sols légers et en pente du bassin méditerranéen, et ne nécessite qu’une bête de trait peu puissante (un âne). La charrue est plus adaptée aux terres lourdes des plaines du Nord, mais demande un attelage plus puissant pour être pleinement efficace (bœufs ou chevaux).

Les éléments essentiels d'une charrue sont à peu près les mêmes que ceux de l'araire : age, sep et mancherons. Mais l'ajout d'autres pièces entraîne d'importantes modifications : c'est d'abord l'avant-train, muni de roues de dimensions souvent inégales pour permettre à la charrue de garder sa stabilité lors du labour (une roue passe sur le guéret, partie de la terre non encore travaillée, l'autre dans la raie précédemment tracée). Autre élément nouveau par rapport à l'araire, le coutre, lame de fer destinée à découper la motte de terre, qui sera ensuite soulevée par le soc et renversée par le versoir. La charrue, beaucoup plus lourde que l'araire, nécessite la présence de deux mancherons pour assurer une meilleure conduite par le laboureur. L'age devient un axe très long sur lequel sont fixées toutes les pièces travaillantes. Soc et versoir sont dans le prolongement l'un de l'autre, formant en fait une seule pièce reliée à l'age par les étançons et située sur le côté de celui-ci (n'oublions pas que le principe du labour à la charrue repose sur la dissymétrie)

L'araire permet un labour léger même superficiel, tandis que la charrue est utilisée pour les labours profonds. Dans certaines régions aux sols caillouteux l'araire a été utilisé jusqu'au milieu du xxe siècle.

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Charrue XIX ème siècle = araire sur roues celtique améliorée